D’un Kirghizstan l’autre

Voyage Sud-Nord dans un pays de contrastes et de paradoxes

Par Audrey LE MAULT (doctorante en géopolitique de l’Asie Centrale – EHESS)
27 mars 2005

Pressé par l’actualité, on oublie souvent d’évoquer d’importants faits géopolitiques et sociopolitiques qui caractérisent la situation du Kirghizstan : rivalité ethnique et identité ouzbèke, inégalités sociales et appauvrissement général, antécédents insurrectionnels sudistes, enclavement et opposition Nord/Sud, islamisme, paradoxes idéologiques…

Au printemps 2002 je quitte l’ex-kolkhoze d’Oyim, en Ouzbékistan, pour celui de Kara-Suu, au Kirghizstan. À peine une quarantaine de kilomètres sépare ces deux localités voisines respectivement des villes d’Andijan et d’Osh, toutes deux situées dans la vallée de Ferghana. Dans cette région, je suis accueillie par une famille ouzbèke séparée depuis 1991 par la frontière nationale qui sépare l’Ouzbékistan du Kirghizstan, et je transite d’un État à un autre au sein même de cette famille. La frontière se franchit sans trop de difficultés au poste de Khanabad. Pas besoin de visa dans un délai de 72 heures, ce qui permet aux membres de la famille de citoyenneté kirghize de venir régulièrement à Oyim, et vice-versa.

Côté kirghize, la région est peuplée pour un tiers d’Ouzbeks. Dans les rues et les bazars on voit se mélanger ceux qui arborent l’Ak-kalpak, le haut chapeau blanc kirghize, et ceux coiffés du duppeh, la petite tiare noire ouzbèke. Au-delà des apparences, la région s’est tristement distinguée, avant même les indépendances, par de graves conflits interethniques (ceux survenus à Osh en 1990 furent particulièrement sanglants). La région demeure sous tension.

Une fois à Kara-Suu où je devrai rester une semaine, je me rends vite compte de l’extrême pauvreté de ceux qui m’accueillent et de la déprime ambiante. Pour la première fois depuis le début de mon séjour dans le Ferghana, je ne mange pas à ma faim, malgré les efforts de mes hôtes qui cultivent du matin au soir leur lopin de terre pour survivre. C’est l’autarcie la plus austère. Ils n’ont même pas le gaz, à la différence des voisins, alors que le gaz était accessible à tous gratuitement à l’époque soviétique. Pour la première fois aussi je vois la misère inscrite sur le visage de ceux qui m’entourent. Tout cela contraste avec l’abondance des denrées et la relative prospérité que j’avais pu observer à Oyim, en Ouzbékistan. Là-bas, on a conservé un mode de production collectiviste, avec une comptabilité générale, si bien que tout le monde vit à peu près à la même échelle sociale. En revanche, à Kara-Suu, le kolkhoze a été entièrement privatisé et le fossé social se creuse. Je vois, éberluée, une luxueuse Mercedes aux vitres tintées passer dans une ruelle. Osh, à 20 kilomètres, est la principale plaque tournante de la drogue et de l’opium afghan sur laquelle prospère une vaste société mafieuse.

Je quitte Kara Suu et commence mon voyage vers le Nord et la capitale Bishkek. Le chauffeur ouzbek qui me conduit d’Osh à Djalal-Abad me renvoie à un nouveau cliché lorsqu’il se met à me déballer une propagande islamiste de plus en plus agressive : en plus d’interdire le tabac et le café, il diffuse, tout au long du trajet, des enregistrements d’exégèse wahhabite en français (!) ramenés de La Mecque. Il affirme que l’Islam doit continuer à s’imposer à tous et en particulier aux Chrétiens. Exaspérée, je finis par le congédier. Je me dis que cet homme est sans aucun doute un sympathisant du mouvement islamiste radical Hizb-ut-Tahrir qui recrute beaucoup parmi l’ethnie ouzbèke.

À Djalal-Abad, la ville et la région sont en effervescence. Une partie de la population est insurgée contre le pouvoir central et le président Akaev. Précisément, on soutient le député local Azimbek Beknazarov qui vient d’être arrêté et on menace de « monter à Bishkek » pour manifester. Le Sud qui manifeste c’est une contestation qui se déplace, en grande partie à cheval, vers la capitale au Nord. C’est typique et presque systématique. Finalement, les Ouzbeks sont assez absents de ce mouvement d’opposition. Leur principale revendication table sur davantage de représentation de leur ethnie au gouvernement et plus de droits politiques en général.

Je reprends la route pour le Nord en compagnie d’un nouveau chauffeur, Ismael, ouzbek lui aussi. La route est belle sur quelques kilomètres : c’est la Turquie qui finance cette réfection moyennant un péage futur. Plus rien n’est gratuit dans ce bas monde ; quels Kirghizes pourront payer ? La route est redevenue une piste améliorée et grimpe dans la haute montagne. En arrivant à l’immense réservoir artificiel de Toktogul, je demande, sans trop y croire vu qu’en Ouzbékistan c’est impensable, si je peux photographier le barrage. C’est alors, qu’Ismael me répond avec un air entendu « allez-y, nous sommes en démocratie ». Je tombe des nues. Conditionnée par la dictature d’Islam Karimov en Ouzbékistan, j’ai encore du mal à appréhender « le pays le plus démocratique d’Asie Centrale ». Certes, dès son indépendance en 1991 le Kirghizstan s’est illustré par l’élection de son président Akaev, ancien président de l’Académie des Sciences, tandis que dans toutes les autres RSS (République Socialiste Soviétique) d’Asie Centrale, c’est le secrétaire national du parti communiste qui a pris la tête de l’État. À ce jour, le régime d’Akaev passe pour être le seul à tolérer une opposition politique… Le Kirghizstan serait « l’espoir démocratique » de la région.
Quand nous arrivons dans la ville de Toktogul, Ismael retire son duppeh et le cache. Devant mon étonnement, il m’explique : « Ici, il n’y a presque que des Kirghizes. Ce sont des nationalistes, des fascistes qui détestent les Ouzbeks ». Nous y sommes ! Et il ajoute : « en plus, ce sont des ivrognes, des mauvais musulmans ».
À partir de Toktogul, la chaîne de Suu-Samyr s’élève et nous devons franchir des cols de plus de 3500 mètres d’altitude, envahis de neige. Je me rends compte de l’extrême enclavement du Sud par rapport au Nord. Il me faudra deux jours pour gagner Bishkek et mon retour à Osh un mois plus tard ne pourra se faire que par avion compte tenu des risques d’avalanches. On peut dire qu’il y a deux Kirghizstan. Le Sud s’oppose au Nord géographiquement, culturellement, politiquement.

Arrivé à Bishkek, dans la vallée de Chu, l’hiver n’a pas encore vraiment cédé sa place au printemps, alors que dans le Ferghana, c’était déjà l’été. Néanmoins, la vie semble autrement plus riante que dans le Sud. Ici, la jeunesse semble plus épanouie, tout est plus cosmopolite. Plus occidental aussi, la Fondation Soros en donne le ton. Ici, aussi, on parle russe qu’on soit kirghize ou tatar, c’est plus universel, et les jeunes, de plus en plus, parlent anglais.
J’arrive au milieu de la ville et me trouve là face à un spectacle monumental hiératique : l’immense statue de Lénine trône, le bras tendu vers le Tian Chan, les Monts Célestes. À son côté, le drapeau kirghize, rouge. Derrière lui, le monolithique « Musée National d’Histoire et d’Anthropologie », édifice purement soviétique, parangon du genre, avec un étage entier toujours consacré à Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine. Car le Kirghizstan est aussi la seule République d’Asie Centrale à avoir conservé autant de symboles tangibles de l’Union Soviétique. Aucune statue de Lénine ne semble avoir été déboulonnée au Kirghizstan. Dans le Sud aussi j’ai pu à loisir contempler celle d’Osh ou celle - kitchissime - d’Uzgen… Les gens se promènent autour avec complaisance ou indolence. De son côté, la bannière kirghize, qui n’a pas rompu avec un fond rouge, affiche un soleil d’or où s’imbrique un toit de yourte stylisé, symbole de la culture d’un peuple nomade.

Aujourd’hui je m’interroge prosaïquement sur l’avenir de ces anachronismes folkloriques néanmoins liturgique, sur l’écriture cyrillique déjà abandonnée en Ouzbékistan et au Turkménistan au profit des caractères latins…
Mais je me demande surtout comment vont évoluer, par-delà les aspirations démocratiques, tant de velléités et de rivalités : l’opposition Nord/Sud et ouzbeks/kirghizes, le clientélisme politique des kirghizes du Sud, le particularisme ouzbek, l’islamisme radical, la misère, la déprime et l’inégalité sociale…

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