Le mirage bleu de Bibi Mahru

Kaboul mai 2010

La colline de Bibi Mahru domine le Nord de Kaboul, à l’Est de celle de Kolola Pushta. À ses pieds s’étend le quartier hautement  sécurisé de Wazir Akbar Khan. Le gouvernement communiste y avait fait construire une piscine olympique qui n’a jamais été achevée. Elle n’a jamais connue d’eau chlorée turquoise, ni d’Afghans dénudés.

La colline a fourni un terrain d’exception aux guerres interminables… Elle a fini par fait le bonheur des promeneur du vendredi, lasses de la poussière et épris de la vue imprenable sur la capitale de l’imprenable pays.

L’évocation de ce lieu insolite est étrangement teintée de bleu, un bleu franc outremer, qui contraste avec ce camaïeu d’ocre-poussière qu’offre inlassablement Kaboul.

Ce n’est pas à cause de la piscine olympique criblée d’impact… Ni l’atmosphère bleuâtre brûlée de Kaboul. Le ciel peut-être, un peu plus pur là-haut, moins saturé de poussière.

Un char soviétique a demi ensablé, devenu terrain de jeu. Le regard clair des enfants qui joue… avec des bandes magnétiques. Un jeune garçon sur fond de ciel bleu Kabouli, qui fait danser et chanter une bande magnétique dans la brise. On est vendredi, tout est calme… Je ne me souviens pas du chant du Muezzin de Wazir Akbar Khan…

Mais je n’oublierai pas la  mélopée de l’enfant et de la bande magnétique arrachée à une cassette audio d’un siècle révolu : Amad Zaher peut-être… Le son incroyable de cette ondulation. Plus qu’une vibration, une flûte, un nay… manquaient juste les tablas pour un maqâm de l’étrange.

Bleu, si bleu encore, 4 femmes en tchadreh indigo gonflée par le vent, qui me dépasent et s’en vont de dos comme des fantômes rejoignant le ciel et se fondant dans l’azur.

Ces photos ont disparu dans le désert de Faryab, sur la route de Maymana : Dasht-e Leyli. Ses mirages, caravaniers turkmenes, chameaux se désaltérant dans d’improbables ruisseaux… Ciel flamboyant.

Le lœss du Dasht-e Leyli m’a volé les derniers compte rendus de ma thèse, avec un entretien si durement obtenu avec un journaliste juif de Bukhara, mon dernier bilan sur la disparition et la permanence de la culture juive boukhariote in situ. Mon disque dur a brulé, mes sauvegardes ont brûlé. Effacé par le lœss odieux, chauffé 50 degré par le soleil du désert. Cette farine infernale, légère comme de l’éther, brûlante comme la braise, a tout effacé. Plus fort que le SNB (rensegnemets ouzbeks), plus fort que la négligence de mon directeur de recherche, à la hauteur de ma propre négligence.

Le lœss de Dasht-e Leyli a emporté le vendredi bleu de Bibi Mahru. C’est ça le pire. cela fait 4 ans ientôt que je m’efforce de ne pas y penser. Mais le mirage revient de temps  à autres. Il me reste 3 jours à Kaboul, délavée par la tempête, la pluie et la boue. Vais-je revoir Bibi Mahru ? Retrouverai-je tout ce bleu. Il n’y aura plus de vendredi. Je pars jeudi. La colline sera déserte sûrement, grise et éteinte.

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